- Dossier de presse -
RICHARD LE BON
Un homme d'une trentaine d'années, convaincu d'avoir découvert une théorie révolutionnaire pour expliquer "l'énigme de l'univers", s'est précipité du haut du pont Jacques-Cartier hier, vers 8 h, pour protester contre le peu d'intérêt suscité par sa trouvaille au sein de la communauté scientifique.
Il s'était fait déposer sur le pont, non loin de la sortie menant à l'île Sainte-Hélène, environ une heure plus tôt par un chauffeur de taxi à qui il a remis, après avoir réglé sa course, une note de suicide ainsi qu'une disquette contenant les grandes lignes de sa théorie. Alarmé par son contenu, le chauffeur a donné l'alerte quelques minutes plus tard. Les policiers, arrivés sur les lieux, ont observé avec impuissance l'ascension du jeune hoomme jusqu'au point le plus élevé de la

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structure métallique où il a marché de longues
minutes avant de s'immobiliser face au fleuve Saint-Laurent.
Il devait finalement se lancer dans le vide une dizaine de minutes plus
tard, les bras levés, alors que les hommes-araignées du
Service de prévention des incendies de Montréal, qui avaient
à leur tour grimpé tout en haut du pont, tentaient de le
raisonner.
Le geste, à l'origine de gigantesques bouchons de circulation,
le pont ayant été fermé pendant une heure et demie,
était de toute évidence planifié de longue date puisque
l'homme avait fait parvenir la semaine dernière à La
Presse un "communiqué de presse", titré "Le
saut de l'ange", dans lequel il annonçait son intention de
se suicider.
Il s'y décrivait comme un "épistémologiste"
ayant découvert une nouvelle théorie cosmogonique, dite
de l'"Oeuf cosmique", qui a "le mérite de tenir
compte de l'expansion de l'univers, de son retour nécessaire, de
la courbure de l'espace, etc."
L'homme avait récemment soumis cette théorie via Internet
à des dizaines de chercheurs de renom du monde de la physique,
dont le célèbre astrophysicien anglais Stephen Hawking,
qui a simplement chargé l'un de ses associés de signaler
son manque de disponibilité... et d'intérêt.
Les chercheurs qui ont réagi à son envoi, comme en témoignent
les copies de divers messages électroniques reçus par le
"théoricien" et transmises à La Presse,
lui ont réservé un accueil glacial.
En témoigne notamment la réponse d'un spécialiste
français, Jean-Pierre Luminet, qui écrit : "Notre réaction
devant ce genre de construction que vous proposez est... semblable à
celle d'ingénieurs de la NASA à qui un enfant qui fait du
meccano soumettrait des plans de voyage pour voyager plus vite que la
lumière dans l'hyperespace."
Le principal intéressé, visiblement insatisfait de ces réponses,
dénonçait furieusement dans son communiqué l'attitude
des chercheurs. "Il eut suffi qu'un seul de ces tarlats me donne
une seule bonne raison de penser que l'univers ne puisse être un
oeuf pour que je fasse l'économie d'un saut", notait le jeune
homme, qui avait développé un site Internet pour faire connaître
sa théorie.
La Presse, après avoir reçu la note de suicide la semaine
dernière, avait avisé la police et tenté en vain
de communiquer par courrier électronique avec son auteur.
La Sûreté du Québec se disait incapable alors de confirmer
hors de tout doute l'identité de la victime, dont le corps n'avait
pas encore été retrouvé au moment de mettre sous
presse. Impossible également d'en savoir plus long sur sa vie dans
les années précédant son geste dramatique, sa lettre
de suicide prenant bien soin d'écarter cette question "sans
intérêt".
"Quand le sage pointe la lune, l'imbécile regarde le doigt",
écrivait-il.
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